Interview Tété
Ce nouvel album, c'est un peu « Tété en Amérique ». Qu'est-ce qui t'a donné envie d'enregistrer là bas ?C'est un rêve d'enfant. J'ai rencontré Eric John Kaiser, un musicien franco-américain installé à Portland. C'est grâce à lui que j'ai commencé à faire des tournées sur la côte ouest. Ça s'est bien passé la première fois, donc on a continué l'expérience. A Portland, j'ai rencontré le réalisateur de l'album, Steve Berlin, qui vit là bas. Ça faisait des mois que je le cherchais sans succès, et je l'ai trouvé par hasard à Portland.
Quand tu dis que c'était un rêve d'enfant, ça veut dire que c'est un pays de fantasme dans lequel tes influences musicales sont enracinées ?
Il y a le fantasme de l'Amérique, et le côté musical. J'ai été élevé par une maman fan de jazz et de musiques anglo-saxonnes, Tom Waits, les Beatles.... Même s'il ne s'agit pas du même type de musique, il y a une filiation entre toutes ces musiques là. C'est la musique que j'ai entendue toute mon enfance. Quand j'étais adolescent, il était difficile de faire abstraction de l'influence américaine, dans les films, la musique que tout le monde écoutait, un certain style de vie. Je pense que j'ai été exposé à ça depuis mon plus jeune âge.
Avant l'enregistrement, il y a eu des expériences live, des concerts donnés aux Etats-Unis. Tu en as retiré quoi ?
Les tournées avant l'enregistrement de l'album, c'est motivant, éprouvant, c'est une leçon d'humilité qui vous donne envie de vous assumer plus, de prendre votre guitare tous les jours pour continuer à travailler. Le côté éprouvant tient aux dimensions du pays. Les pays d'Europe sont moins étendus, quand on fait 1000km, on passe sur un autre territoire. Aux Etats-Unis, entre deux dates, on peut conduire 10 heures d'affilée. Tout est démesurément grand et tout va très vite là bas.
Confronter ta musique au public américain, une musique qui a des racines anglo-saxonnes mais qui est chantée en français, c'était enrichissant ?
C'était ma principale appréhension. C'est un style de chanson qui a été développé dans ces pays là donc je me demandais comment ces gens là allaient réagir à ce type qui n'est pas de chez eux, qui essaie de faire ce type de musique dans une autre langue.
Par rapport à tes chansons et l'évolution de ta musique, cette volonté d'aller jouer et enregistrer outre Atlantique, ça correspondait à quoi ? Qu'est-ce que tu voulais donner comme impulsion à ta musique ?
Toute l'expérience d'enregistrer à l'étranger à commencer à se préciser en Australie. On a fait des échanges avec des Australiens, Jeff Lang et John Butler, qui venaient jouer ici et en retour j'allais jouer là bas. Ce qui m'a marqué en côtoyant ces musiciens, c'est l'implication qu'ils ont dans leur musique et dans leur style de vie. Ce sont des gens qui n'ont pas autant de partenaires qu'on peut en avoir en France. En Australie, beaucoup de musiciens n'ont pas forcément de maison de disques et d'accompagnement. Ils font beaucoup de choses eux-mêmes. Je me suis demandé comment ça se passerait si j'essayais de soumettre mes chansons comme ça. Au début, j'avais cette interrogation. J'ai continué à aller tourner dans ces pays là et c'est comme ça que l'album s'est écrit. L'idée était d'avoir moins de temps pour écrire et enregistrer mais rester dans le moment présent. C'est quelque chose de relativement nouveau, parce que j'ai toujours eu la chance d'avoir une certaine sécurité en France, du fait d'avoir travaillé 10 ans avec le même ingénieur du son, du fait d'enregistrer dans un studio près de la maison... Il y avait une certaine sécurité dont j'ai essayé de sortir en allant enregistrer à l'étranger, avec des gens avec qui je n'avais jamais travaillé.
Quand on écoute le nouvel album, on a l'impression que tu as choisi un parti pris de dépouillement et de sobriété, un peu nouveau par rapport au dernier disque qui était très arrangé et orchestré. C'est quelque chose d'important ?
Le dépouillement, c'est une réflexion qu'on a eu relativement tôt avant d'enregistrer. En écoutant mes disques précédents, mes maquettes, on s'est demandé si je n'avais pas peur du vide. Il était intéressant de voir que des morceaux qui pouvaient systématiquement être joués sur scène en guitare-voix finissaient immanquablement par être enregistrés avec 5 instruments qui jouent tous des notes différentes. J'avais une tendance à remplir. C'est pour cela que je voulais travailler avec quelqu'un qui puisse m'aider à avoir du recul par rapport à ça.
Quel était le rôle de Steve Berlin, ton producteur? Quelles étaient ses références ? Qu'est-ce qu'il t'a apporté ?Ses références sont des disques que je lui ai envoyés avant qu'on ne travaille ensemble, c'est-à-dire tous les disques que j'écoutais à la maison en écrivant l'album. Parmi eux, on trouve beaucoup de disques australiens ou des disques qui ont été produits dans les pays où j'ai tourné. Leur point commun est d'être enregistrés par des groupes qui n'ont pas forcément d'accompagnateurs. Ils écrivent les arrangements sur la route et un jour, ils vont en studio pendant 3 ou 4 jours. La magie opère ou non. Mais il y a une énergie dans ces disques. Il y avait aussi les références de Steve, puisqu'il a enregistré 87 albums. Il joue depuis 30 ans avec le même groupe. Quand on arrive avec des gens comme ça, c'est intéressant quand ils te disent qu'ils voient où tu veux aller, mais que ça ne se fait pas comme ça. Le travail de Steve, c'était vraiment ça. Il était aussi le gardien du silence et de l'air. Quand on parle de faire du vide, il y a l'idée de se cacher derrière des choses qu'on ajoute, des superpositions de couches. Lui, il était là pour dire non, qu'il y avait un contrat entre lui et moi, qu'il fallait garder le cap.
Est-ce que tu peux citer quelques noms des disques dont tu parlais et quelques noms des disques qu'il a produits ?
Dans les disques que j'ai pu lui envoyer, il y avait du Weezer, un groupe américain qui fait de la musique plutôt énervée, un groupe américain qui fait des morceaux plus acoustiques. Il y avait Norah Jones. Je lui ai envoyé plein de références, très dynamiques. Je ne voulais pas faire un disque de ballades, comme ça a pu être le cas sur certains disques précédents. Je voulais un disque qui a cette énergie, qui reste acoustique, et qui soit basé sur des chansons. Chaque chanson devait avoir une mélodie identifiable qui lui soit propre. C'est dans cette culture américaine que la chanson et sa mélodie ne sont jamais noyées par l'énergie. En même temps, il y avait un truc qui emmène. C'était ça mes références. Steve a beaucoup travaillé avec Bonnie Raitt, Clap your hands say yeah... Je m'emmêle un peu les pinceaux entre les références de Steve et celle de Ross Hogarth, l'ingénieur du son, qui est aussi producteur. Lui a bossé avec Cheryl Crow, REM... C'était stimulant de travailler avec des gens qui ont un tel CV. Ce n'est pas tant la liste de noms connus mais la manière qu'ils ont d'appréhender le processus d'enregistrement, de faire des prises de son sur les guitares. Ça vous bouscule dans vos certitudes.
Par rapport aux musiques traditionnelles américaines, vous avez appris des choses, sur le blues, le folk, la country ?
Les deux sont musiciens. Steve est saxophoniste dans un groupe, il joue aussi du piano. Ross joue de la guitare depuis qu'il a 3 ans. Ils connaissent les harmonies et les styles musicaux. La particularité de la musique américaine, c'est la multitude de styles similaires. J'avais du mal à voir la différence entre les genres. Tout est dans les arrangements. Il suffit qu'il y ait tel instrument ou telle partie jouée comme ça pour que ça ne soit pas du bluegrass mais du grassroots...Steve, Ross et les musiciens, Val Mc Callum à la guitare, Davey Faragher à la basse et Brian Mc Leod à la batterie, m'ont vraiment apporté ça. J'avais des maquettes et des idées, eux voulaient respecter le plus possible l'idée originale, et me disaient comment y arriver.
Tu as enregistré à Portland. Peux-tu nous parler un peu de cette ville, pourquoi l'avoir choisie plutôt que Los Angeles, Nashville ou Chicago ?
Pendant longtemps, les Etats-Unis m'ont fait peur. Je connaissais le Canada avant de connaitre les Etats-Unis, qui est un pays immense. C'est tellement grand que ça fait peur. J'ai fait plusieurs tournées avec mon pote Eric John Kaizer à Portland. Au bout de 3-4 fois, je commençais à avoir mes marques. C'est une ville dans laquelle on peut se déplacer à pied, en vélo... Je n'ai pas le permis. Une ville comme Los Angeles, ce n'est pas la même culture. C'est la Californie, avec des gens bodybuildés aux lunettes de soleil, on est dans l'apparence. C'est une ville qui fait 120km de long, dans laquelle on ne peut pas se déplacer si on n'a pas le permis. Portland c'est l'inverse de ça. J'ai grandi dans une petite ville du nord-est, près de l'Alsace. Si bizarre que ça puisse paraitre, Portland est plus proche de l'endroit où j'ai grandi que Los Angeles ou d'autres endroits. Les temples de la musique aux USA, c'est à Nashville, mais je n'y connaissais personne. J'avais eu le temps de m'approprier un peu Portland avant même de savoir que j'allais enregistrer aux USA. C'est sécurisant. Quand on part à l'étranger tout seul, pour enregistrer un disque avec des gens qu'on ne connait pas et avec qui on n'a jamais travaillé, c'est pas mal quand on rentre le soir, d'être un peu chez soi.
C'est devenu la capitale de la musique Hindi rock américaine.
Absolument, il y a une grosse scène Hindi rock et folk à Portland. Gus Van Sant habite là bas... Il y a un mouvement cyclique aux USA. Quand l'activité industrielle périclite, de vastes endroits se retrouvent inutilisés. Les artistes désargentés arrivent, investissent et réhabilitent ces lieux là, créent une émulation. Cette émulation attire des catégories de personnes aux revenus plus élevés, qui rachètent ces endroits. C'est ce qui tue les scènes à chaque fois. Ce sont des cycles de 10-15 ans. C'était Seattle dans les années 90, avec Nirvana... Cette émulation s'est essoufflée. En ce moment, c'est Portland. Il y a quelques années, c'était San Francisco. Portland a ça en ce moment, il y a plein d'industries musicales. A Los Angeles, la culture est totalement différente. Il y a une certains manière de s'habiller, de parler, de vendre son projet. Et il y a des villes où il n'y a pas d'argent, où les gens font de la musique de manière plus bon-enfant.
C'est aussi une ville où il pleut beaucoup, ça rappelle le nord de la France, Saint-Dizier et la Haute Marne, région à laquelle tu es assez attaché je crois ?
Portland est un Etat grand comme la France, avec principalement des forêts. Il pleut 9 mois de l'année. Le dimanche, quand il fait ce temps là, ça incite à développer des activités à la maison. C'est un climat qui se prête bien à l'écriture de chansons. C'est un rapport au monde différent, les gens sont peut être un peu plus austères, mais il y a autre chose derrière qui me parle. C'est presque mécanique. Si on parle d'identité culturelle, à l'endroit où on a grandi on est perméable aux valeurs des gens qu'on a côtoyés. C'est quelque chose qu'on cherche à retrouver quelque soit l'endroit où on va. C'est un truc que j'ai un peu retrouvé à Portland.
Tu peux dire deux mots sur Saint-Dizier et la Haute Marne, en quoi tu t'identifies à ça et en quoi ça te convient ?
Saint-Dizier est une petite ville du nord-est, en Haute Marne. Le tissu industriel s'est délité là bas. C'est une culture industrielle où les gens sont un peu dur, théseux. Ils ne sont pas très expansifs mais il y a du cœur. On fait contre mauvaise fortune bon cœur. J'y ai passé 15 ans et je me rends compte que quand on voyage, il faut toujours trouver un fil. J'ai tendance à entrer en résonnance avec des gens qui ont cette sensibilité là.
Est-ce que ta recherche de sobriété musicale s'appliquait aussi à tes textes ? Tu as cherché à écrire un peu différemment ?Toujours avec cette réflexion du vide. Les gens qui me disent qu'ils aiment mes textes me disent que ça serait bien s'ils étaient moins cryptés. Le fait d'utiliser des mots qui sortent du champ lexical auquel on est habitué, c'est une manière de se cacher. C'est peut être plus difficile et plus fort d'exprimer les idées avec des mots de tous les jours. On a donc fait ce travail là sur les textes. J'ai aussi fait un travail d'articulation. On avait envie de les faire plus clairs, et j'ai fini par trouvé suspect cette propension à vouloir faire compliqué tout le temps.
Est-ce qu'il y a un thème qui domine dans cet album ?
Oui, il y a plusieurs thèmes prédominants, l'écoute de soi, l'idée de cycle, l'itinérance, une certaine spiritualité, mais je le dis avec des pincettes. Spiritualité au sens où il y a toujours une cohabitation entre différentes polarités dans la vie, ce sont des choses, comme l'écoute de soi, qui permettent de garder un certain équilibre. Tout l'album tourne autour de ça.
En quoi le titre du disque "Premier clair de l'aube", convient bien à ce nouvel album ?
Dans "Premier clair de l'aube", il y a l'idée du renouveau, du cycle, du début de journée et de la fin du cycle précédant. Pour trouver un titre d'album, la question qui s'est posée sur cet album et les trois précédents, c'est de trouver un titre qui, quand on le compare aux titres des chansons pris individuellement, fait sens. Il faut qu'il y ait une résonnance entre le titre et la teneur de la chanson. Cet album aurait pu être présenté comme un recueil de lettres. On peut prendre chaque chanson comme ça. « Premier clair de l'aube » était le seul titre qui faisait le lien entre toutes les chansons.
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