Comme un coup de trique
Tricky. Rien qu'à l'évocation de son nom, la foule frémit. Elle pense au bad boy du quartier de Knowle West, à Bristol, au sud-ouest de l'Angleterre. A ce visage à la peau noire marquée par l'absence d'un père, la mort de sa mère alors qu'il n'avait que quatre ans, la prison, la drogue et les années. C'est qu'il n'est plus tout jeune, cet Adrian Thaws. Ses collaborations avec Massive Attack et son premier album, "Maxinquaye", sont déjà loin derrière lui, environ une quinzaine d'années. C'est donc entouré d'une aura sidérale que Tricky, aujourd'hui, se déplace. Et c'est pour cette aura, ce parcours artistique et son importance dans l'histoire du trip-hop, que la foule, elle aussi, se déplace pour voir Tricky. Ils étaient d'ailleurs nombreux en ce mardi 21 octobre dans la file d'attente, dans la fraicheur humide, dans l'espoir d'obtenir l'une des cinquante dernières places mises en vente pour le concert de la star. Pourtant une fois à l'intérieur, de star il n'en est point. Tel Saturne et ses anneaux, Tricky déambule dans la salle avec son aura, l'air de rien, tapant même la discute nonchalamment avec le vendeur de merchandising, accoudé au bar. On hallucine. Mais c'est un autre Tricky qui apparaitra sur scène, une heure plus tard, après la remarquable prestation des genevois de Make It Pink, digne héritier des Rage Against The Machine, en plus psychédéliques. Aux premières notes, le public exulte, puis le silence se fait, chacun prêt à se laisser prendre dans la spirale trip-hop du monstre sacré. Tricky, lui, semblait en retard pour l'embarquement au voyage. Ses premiers mots tardent à venir et certains auront même bien du mal à passer par-dessus les nappes envoûtantes des claviers, les rythmiques d'une propreté impeccable, les riffs de guitares énervés et les profondes lignes de basse. Les autre sons qui sortiront de la bouche de Tricky, les plus audibles, sonneront comme les souffrances d'un camé qui regrette d'en avoir autant pris. Les premières grimaces apparaissent sur les visages du public. Où est la voix rocailleuse, caverneuse, chaude et glaciale de Tricky ?
Seule la chanteuse, Francesca, saura exploiter à merveille ses cordes vocales et sauver l'intensité. Tricky, lui, ne fera qu'empoigner le micro avec force et rage, de temps en temps, sans pour autant donner de son organe. La seule partie de lui qu'il donnera au public sera son dos. L'état de transe mystique dans lequel il est entré au cours de ce concert genevois l'a semble-t-il laissé muet, introverti et maladroit. Un certain malaise palpable a d'ailleurs envahi la scène, au fil des minutes, les musiciens donnant ce qu'ils pouvaient, se jetant parfois des regards dignes d'un lapin dans les phares d'une voiture. Toute la présence scénique était là, il manquait juste l'essentiel. L'image sans le son. Habituel, certes, de la part de Tricky, mais décevant malgré tout. Seuls les inconditionnels auront donc su apprécier la prestation de leur icône vivante du trip-hop. La majeure partie des spectateurs regrettera, en revanche, de ne pas avoir pu prendre part au voyage, d'avoir dû assister au concert comme on assiste au décollage d'un avion, le cœur gros de ne pas être à l'intérieur.
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